C’est un beau gibier. Le genre de pièce, quand il fait plus de trois livres, qu’on aime poser sur la table, un dimanche soir. C’est aussi le genre d’animal qu’il ne faut pas rater. Enfin ! C’est ce que l’on dit ! Car ça se rate très bien, je l’ai fait, j’ai même failli m’en faire une spécialité. C’était dans mes premières années, et c’est un souvenir encore douloureux. Car louper une bête de la taille d’un petit chien, qui vous part dans les bottes, peut entacher durablement votre amour propre.

 

Quand l’animal est abondant, ce n’est pas grave. Cela peut même paraître anecdotique, c’est le cas à Belle Ile. Vous en retrouverez un, et puis, c’est très sympa de les voir courir.

 

Dans ma jeunesse, sur les landes de Lanvaux, ce n’était pas pareil. Raté en belle un capucin, c’était comme attrapé la lèpre ou le choléra. C’était le casse-croute qui vous disait adieu. Et vos amis qui l’avaient vu, et qui l’avaient instantanément imaginé en terrine, vous en voulaient longtemps. Comme le disait le père Jean, l’un de mes professeurs, « c’est pas permis de rater en belle comme ça… »

 

Il se chasse au chien courant, avec une belle musique, et une meute de petits beagles ou de griffons à ses trousses. Le mieux est de le tirer au démarrage, ça va moins vite…Car une fois que messire lièvre, arraché à la tiédeur de son gite ou de sa gite dans mon pays, commence à rabattre ses oreilles, il faut un beau coup d’épaule. C’est une chasse difficile, je dirais subtile car s’il n’a pas décidé de se lever, tapi dans l’herbe, le nez au vent, vous pourrez passer à côté sans le voir.

 

Je me souviens très bien de mon vieil ami Jo sur les pentes de Lambel. C’était un redoutable chasseur de bécasses mais aussi un sacré tireur de lièvre. « Il est là ! » disait il, « je l’ai vu ! ». Vous traversiez alors ce champ qu’il vous avait désigné, vous attardant sur les touffes d’herbe, un peu rapidement, trop rapidement, et, après quelques minutes, vous renonciez, certain qu’il s’était trompé. Puis, Jo arrivait, avec une horreur de fusil, dont j’ai oublié la marque, commençant d’étudier chaque mètre carré de terrain. « Je l’ai vu ! » disait il. Et, alors que vous vous dirigiez vers les voitures, certain que l’affaire était entendue, vous entendiez un coup sec, le fusil de Jo, ce sacré bougre de bonhomme qui brandissait dans sa main noueuse, un beau morceau de quatre livres.

 

Des histoires de lièvres, j’en connais des tas, je pourrais en raconter, mais rien ne vaut sa cuisine. Je l’ai gouté à toutes les sauces ; à la royale, bien sûr. En civet avec cette bonne odeur qui envahit la maison mais aussi en terrine, avec un bon petit verre de blanc, surtout quand elle est préparée par mon cuisinier préféré. Il faut dire que je l’ai titillé. Rien que d’y penser, rien que de voir ces belles terrines, sortant du four, mes papilles s’agitent.

 

Bref ! Tout ça pour vous dire que c’est une belle chasse et un très bel animal, qui mérite néanmoins une dernière histoire.

 

Je chassais au Pré de la Fontaine. C’était mon jardin, ma cerise sur le gâteau. Soixante hectares pour moi tout seul ! Avec une jolie rivière, des coteaux plantés de pins, et des pâtures à lièvres bien sur. J’y allais une fois tous les quinze jours, pas plus. J’étais sur d’y rencontrer la bécasse, et quelques chevreuils. Parfois, je tombais sur un faisan ou des perdrix venant de la communale voisine. De temps à autre passaient également quelques cochons qui mettaient en émoi les chasseurs du secteur.

 

Cette terre de cocagne appartenait au père Mabon.

Imaginez vous un petit homme, bronzé toute l’année, avec des mains de bucheron, et un sourire permanent aux lèvres. Son grand-père, son père avaient travaillé cette terre, achetant petit à petit les parcelles aux alentours, pour constituer cette jolie ferme, d’un seul tenant, qui faisait la fierté du vieil homme. Sa femme s’appelait Amandine, fallait dire Mandine, une femme alerte, toujours habillée de la même blouse, qui passait son temps dans les bois. Une espèce de chien, mi chien de garde, mi chien de chasse la suivait dans toutes ses déambulations. Car Mandine adorait les champignons ! Dès qu’une tête chapeautée apparaissait, un rosé ou un coulemelle, son sort était scellé, et je me gardais bien de les ramasser.

 

Une sorte de deal s’était ainsi instauré, à moi le gibier, à Mandine les champignons.

 

Je la croisais régulièrement.

 

Elle s’arrêtait alors, puis souriait, avec ce petit air coquin qui voulait dire « je sais ce que tu cherches… ». Elle commençait par me dire : « j’en ai vu un ! », et je lui répondais, prenant un air… : « il y en a de sortis dans la nuit… ! »Elle continuait… « un beau lieuvre, un beau môssieur… ». Je lui disais alors … « des beaux coulemelles, avec des chapeaux comme des assiettes ! »

 

Je pouvais voir alors ses yeux s’allumer. Elle poursuivait :

  • pourrait bien se trouver dans la Noué !
  • sous les sapins, près de la haie, il y en avait cinq !

 

Et chacun partait de son côté, rapidement, sans en rajouter.