Ca me démangeait depuis des semaines, il fallait franchir le pas. Ben, remonter sur le vélo ! C’est toujours un moment douloureux, ca vaut une visite chez le médecin. Car, après 50 km vous connaitrez l’état de votre forme.

Mais quel bonheur ! Je veux parler de cet état extatique, dans une légère descente, ou sur un beau plat, lorsque vous éprouvez la sensation d’être sur une mobylette. C’est du plaisir puissance dix. Roulez comme un malade, avec des jambes d’acier, levez parfois la tête et admirer ce blé coupé en balles, le beau maïs déjà haut dans le bel été. C’est une piqure de je ne sais quoi, un truc de malade, à ne pas mettre entre toutes les mains. Il suffit de voir ces vieux routiers, qui ont passé leur vie le cul sur la selle, avares de mots, mais vrais drogués.

Je ne suis pas né dans le vélo. Chez moi, pas d’adepte de la petite reine, pas d’avaleur de bitume mais, de générations en générations, des téléspectateurs du tour de France, et aussi lorsqu’il passait dans mon pays, en Bretagne, des spectateurs.

Je me souviens très bien des coureurs passant au Huerlo, c’était sur la commune de Questembert. Il y avait mon grand-père, mon père, les oncles, et les cousins. C’était un événement, rien à voir avec les joutes footballistiques dominicales, ou une partie de boules. On allait pour la caravane, il y avait toujours des bonbons ou une casquette à récupérer, mais surtout pour les champions. C’étaient Poulidor, Thévenet, nos champions, et surtout le blaireau, le champion des champions. Un vrai breton, un frère, un ami, notre fierté. On avait tous en mémoire sa chute dans le Dauphiné, le 4 juin 1977, et sa victoire, prémonitoire de sa carrière, comme la date d’une bataille, Beaugency, Valmy, haut-faits de l’histoire, en tout cas de notre histoire. Après, après, il y a eu des champions mais aucun n’aura dans notre cœur la place occupée par Bernard Hinault.

Je ne suis pas né dans ce milieu. Chez nous c’était le football, le match du dimanche et surtout les tournois, où, avec mes frères, nous avons parfois brillé.

Mais les rencontres de l’existence…

J’ai connu ma femme, et son père, un fondu de vélo. Ancien champion dans son pays de Redon, affublé du sobriquet de p’tit Louis, teigneux et individualiste comme le sont les cyclistes, il avait, après la guerre d’Algérie, laisser de coté la passion de sa vie pour se lancer dans les affaires. Petit artisan, il avait su se battre, comme il le faisait dans la côte de Saint Barthélémy dans sa jeunesse, pour fonder une belle entreprise, le genre de boîte qui vous fait dire « c’est une belle boîte ».

Et très simplement, avec un haut degré d’abnégation, il en fallait, j’ai posé mes fesses sur une selle. J’avais le choix, c’était pour un anniversaire, un vélo de course ou un vélo de course. J’ai donc choisi…Le lendemain d’un repas arrosé, les cyclos sont de bons vivants, je me retrouvai derrière beau papa. Je contemplai alors ses mollets, et son coup de pédale qui était d’une régularité parfaite. Les premiers kilomètres furent sereins jusqu’à la côte, foutu pays, d’Aucfer. Si vous êtes débutant et que vous commencez la sortie, évitez la, et surtout, si vous ne pouvez faire autrement, évitez de la regarder ! Après, je veux parler de l’autre versant, ca va mieux, mais faut quand même suivre le rythme.

J’aurais pu abandonner, se faire pousser par un quinca dans une côte, ou se prendre 30 minutes à l’arrivée, ça peut vexer, ca rend humble, l’essence de ce sport. Mais j’ai continué, j’ai toujours eu un vélo accroché dans le garage.

Et bon an mal an, après la saison de chasse, je renouais toujours avec la bicyclette. Jamais de manière régulière, plutôt avec soleil, et surtout sans vent. J’attendais les premiers beaux jours, après mars. C’était un rituel. Je regardais les peupliers dans le bas du jardin, et je savais s’il fallait sortir.

C’est ce qu’il y a de pire sur le vélo, la reprise. C’est comme se donner un grand coup de pied dans le cul, ou se faire vacciner à l’armée.

Bon ! Après quelques kilomètres, et quelques sorties, tout rentre dans l’ordre.

De temps en temps, je vois mon beau-père. Et je lui pose alors les mêmes questions : « combien ? » et il répond invariablement « trois ! », ce qui signifie trois sorties dans la semaine, et je lui demande alors « à combien ? », et il me répond « trente ! », ce qui signifie à trente kilomètres de moyenne. Mais ça c’était il y a quelques années car la grande roue, je veux parler du temps qui passe, la pire ennemie de ses cousines les deux deux sœurs siamoises, a fait son effet. Et beau papa qui fut le roi des cyclos, l’horreur des cyclos du dimanche comme moi, celui qui vous passait en vous disant « bonjour » et qui avait disparu au bout de quelques kilomètres, accuse les ans. Oh ! Très doucement pour un septuagénaire, il est resté longtemps à « vingt neuf ! », pour descendre aujourd’hui à « vingt sept ! », il est vrai qu’il aura quatre vingt dans peu de temps.

La roue tourne, celle du grand vélo de la vie, et ça m’attriste un peu.

Je suis sorti. J’ai mis le casque et les mitaines. Toujours le même circuit, roulant et sans trop de voitures. J’ai regardé les arbres, les champs venant d’être fauchés. J’ai roulé dans leur ombre, jouant à cache-cache avec le soleil, je n’entendais que le mouvement des roues, et j’étais heureux.