Le décès de Loic Bouvard, jeune résistant du maquis de Saint Marcel, et député de la circonscription de Ploërmel pendant des années, les problèmes rencontrés par le musée, dont la presse s’est fait l’écho, et un nécessaire devoir de mémoire, m’amènent à vous proposer aujourd’hui un texte intitulé « Keryhuel », que j’écrivis quelques mois après m’être présenté aux élections cantonales de 2011 à Rochefort en Terre.

Qui est le héros de cette histoire ? Est-ce le député, le lieutenant Marienne, ou Mr Augustin D…; peut-être la volonté des hommes de rester libres ? C’est vous lecteur qui le direz, en partageant cet humble hommage à la résistance bretonne, si vous le souhaitez.

Vous y trouverez des erreurs, je ne suis pas historien, et ce texte, s’il s’appuie sur des faits réels, relève pour partie de mon imagination.

J’ai pris néanmoins quelques renseignements dans l’excellent livre de Roger Leroux : « Le Morbihan en guerre » aux éditions Joseph Floch.

La photo a été prise à la mairie de Saint Marcel.

 

Bonne lecture

« Vous serez battu ! Vous ferez un 15 voire 17%, pas plus… »

 

         L’homme qui me regardait en souriant, et qui venait de rendre sa sentence, était le doyen de l’Assemblée Nationale. Il incarnait à mes yeux l’archétype de l’homme politique au XXème siècle. J’avais devant moi une statue. En effet, il avait sur son CV la mention « Maquis de Saint Marcel. » Peu d’hommes aujourd’hui, fruits du suffrage universel, peuvent se targuer d’avoir participé au conflit le plus sanguinaire de l’histoire de l’humanité. Il appartenait donc à une espèce en voie de disparition, cette génération d’hommes qui allait, à la libération, prendre les commandes d’un pays exsangue et s’imposer durablement dans le paysage politique de la France. Il fut courtois et plein d’aménité. Son bureau ressemblait à un cabinet d’assurances, sa salle d’attente à celle d’un médecin lors d’une épidémie de grippe.

 

Il me raccompagna avec toujours ce sourire marmoréen, façonné par quarante années de vie politique ; ce sourire que j’avais vu s’esquisser sur les lèvres du président de la grande maison. Mais autant le sourire du député pouvait agacer, trop, c’est trop, le maquis et quarante années de mandat, autant celui de l’hôte du Conseil Général, avait quelque chose d’apaisant. Il me reçut avec beaucoup de simplicité, cherchant son annuaire des communes du département qu’il avait placé sous ses pieds, sur la table du salon, et il me raccompagna jusqu’à sa porte.

 

 

En 2011, je fis le pari un peu fou, contre l’avis de mes amis, de me présenter aux élections sur le canton de Rochefort en Terre, alors même que je n’habitais pas le canton. Il s’agissait d’une démarche calculée, je ne suis qu’un homme, vaniteux, mais originale. Je croyais à la théorie des origines. Ce canton était mon pays. J’avais été l’enfant attentif de la classe de Monsieur Guillouche, dans la petite école de Limerzel, l’adolescent tourmenté sur sa mobylette, et l’adulte déterminé qui avait dû quitter, comme beaucoup, ce pays qu’il aimait, pour travailler.

 

Ce n’était pas suffisant, et déjà trop tard, mais j’avais la volonté, comme un bon breton, de ne jamais renoncer.

 

J’entrepris alors de rencontrer, sur les conseils d’Yvette, cette grande dame, les têtes couronnées de ce pays. C’est ainsi, que je frappai à la porte du député et du président du conseil général, qui appartenaient à ma formation politique.

 

Je fus admis au sein d’assemblées d’élus, avec des vieux briscards, mais aussi des jeunes, plus fébriles ; chacun toisant l’autre, fort de son parcours ou du nombre de voix obtenues lors de la dernière joute électorale ; des hommes et des femmes aux parcours très différents, à l’image des habitants de ce pays.

  

         Mais tous se ressemblaient ; grands, lorsqu’ils décidaient de passer la main après une carrière exemplaire, ou lorsqu’ils décidaient, contre l’avis de leur propre camp, de voter une proposition qui assurait le bien de tous ; petits lorsqu’ils s’enfermaient dans le carcan des idées partisanes.

 

         Nous ne sommes que des hommes !

 

         C’est notre grandeur, c’est aussi notre faiblesse. L’homme a pu être beau, comme l’oiseau sur la plus haute branche. Il s’est battu, a connu l’humiliation, a souffert dans sa chair, au paroxysme. Ce fut l’époque de gloire de notre député ; pour tomber dans la bassesse et le mépris.

 

         Ces hommes avaient donné leur vie à la « chose publique ». Ils avaient connu la chance ; parfois avaient bénéficié de conditions historiques ; la politique est faite de cycles, mais toujours avaient donné sans compter. Il n’y a pas de filet ; le tricheur est vite démasqué. C’est palpitant et terriblement ingrat puisque ces personnes qui me reçurent, pour l’une, dut renoncer à se présenter atteint par la limite d’âge, pour l’autre connut la défaite des sénatoriales de cette même année.

 

         Je continuai mon parcours des célébrités. Après le député et monsieur le Président, je commençais de rencontrer les maires du canton, un à un, prenant rendez-vous et tout d’abord avec mon adversaire. Il me reçut dans sa mairie avec cran, il aurait pu refuser.

 

         Je rencontrai ensuite le maire de Pluherlin qui me mit à l’aise très rapidement. « On peut ne pas avoir les mêmes idées, mais cela n’empêche pas de se respecter. » J’adhérais avec enthousiasme à ce point de vue. L’entretien fut très agréable comme les occasions où nous nous rencontrâmes sur le terrain. Les rencontres suivantes furent différentes. Je compris très vite que nos édiles, bien qu’ils fussent pour certains, acquis aux idées que je défendais, entendaient rester en retrait de tout débat, et ne pas montrer leur préférence.

 

         Je fus également conquis par le maire de Saint Gravé. Monsieur le maire était une dame, institutrice, qui me reçut avec chaleur, et qui vint à ma réunion publique, s’étant placée au premier rang.

 

         Ce ne fut pas mon meilleur souvenir. Plusieurs points de mon discours me posèrent des problèmes, c’était le début, et je connus ce soir-là une petite baisse de forme. Madame le maire était au premier rang et je la voyais tressaillir à chaque fois que je commettais une faute de français, ou que je cassais le rythme de mon intervention. A la fin de ma prestation, à l’heure du verre de l’amitié, je n’osais pas lui demander ma note.

 

         Une élection est une histoire de rencontres. Certaines seront futiles, d’autres vous marqueront.

 

 

J’avais fait la connaissance de Monsieur Augustin D…, excellent homme, boulanger bien connu des Vannetais et qui, à l’âge de la retraite, avait établi ses quartiers dans son bois de la Croix Peinte, à Plaudren, où il pouvait, avec un évident plaisir, se consacrer à la terre qui l’avait vu naître.

 

         Comme nous approchions de nos véhicules, à l’issue d’une partie de chasse à la bécasse, il vint à notre rencontre.

 

         Je le remerciai de son invitation et lui présentai mes amis.

 

         « Tout le plaisir est pour moi ! » me dit-il, avec bonhomie.

 

         – « Beau terrain, oui, vraiment un beau terrain, dit l’un de mes amis, vous êtes un chasseur privilégié. »

 

         – Oh ! Je ne chasse pas. Je ne pourrais pas tenir un fusil dans mes mains. Je passe mon temps à la ferme que vous apercevez là-bas, et dans ces bois, et ça me plaît beaucoup. 

 

         –  Et que préférez-vous, la boulangerie ou la ferme ? 

 

         –  C’est la terre que je préfère dit-il. Je suis né non loin d’ici, au petit village de Keryhuel, et après quelques secondes de silence, attendant une réaction de notre part, ajouta : et oui, j’ai vécu le drame de Keryhuel.

 

         A l’évocation de ce nom « Keryhuel », ses yeux s’étaient voilés, une indicible émotion agita toute sa personne, avec force, et nul chasseur présent n’osa lui poser d’autres questions.

 

         Qu’avait-il bien pu se passer à Keryhuel ?

 

         Sur le chemin du retour, en traversant Plumelec, nous passâmes devant un monument aux morts. J’eus alors une intuition, j’éprouvai le sentiment très fort qu’il fallait aller voir.

 

         Je demandai à mon ami d’arrêter le véhicule.

 

         Et comme je lisais le nom de ces héroïques résistants, je vis, gravé dans la pierre, je vis le nom… « D… ».

 

         Etait-ce son frère, son père ? Un oncle ? Je compris alors tout le drame qui veillait en cet homme, toute la bonté qui se dégageait de sa personne, et sa répulsion pour les armes à feu. Je vous le disais, la vie mène à d’étranges rencontres, la chasse nous fait connaître des gens extraordinaires. Combien d’hommes, de femmes, derrière le masque familier des relations de tous les jours cachent une histoire, une vérité, leur vérité ?

 

         Que s’était-il passé à Keryhuel en 1944 ?

 

         Et bien le monde, cet éden, ce paradis aux beautés fugaces, mais aussi ce punching-Ball docile, ce gruyère qui a donné vie à l’homme, ce bipède, cette espèce ou sous espèce, on ne sait plus, qui a commencé à quatre pattes, puis s’est levée, pour se tenir debout, le vaste monde que nous connaissons, atteignit le paroxysme de l’horreur et de la beauté. Oui ! L’homme fut beau, dans le combat, il fut même héroïque ; la résistance s’organisa, se battit contre l’occupant, mais l’homme fut aussi ce bourreau, cette brute épaisse, cet animal. En 1944, dans le monde, en France, et à Keryhuel, les enfants, ceux qui criaient au passage des voitures à croix gammée, perdirent toutes leurs illusions, toutes, sans exception.

 

         Voici comment Augustin, âgé de dix ans, perdit, en cet été 1944 les siennes. Cela se passe dans la nuit du 6 juin 1944. Il fait encore bon après le dîner, et la famille s’est réunie sur le perron de la ferme. L’horizon rougeoie encore du soleil de l’après-midi, et les premières étoiles, timides, s’allument dans le ciel. Tout le monde est là. Augustin, ses frères, ses sœurs, son père qui est appuyé au garde-corps. Il ne dit rien. Il regarde les champs en contrebas qui s’estompent dans la nuit. Un des enfants s’esclaffe, il a vu une étoile filante ; la petite sœur serre contre elle un chaton. La nuit est tombée maintenant mais on voit comme en plein jour. Pas un bruit ; sauf de temps à autre le cri d’une poule d’eau à la rivière, et dans le ciel, le vaste ciel, comme un ronronnement.

 

         Seule, la petite lumière rouge est allumée ; l’avion survole maintenant la Bretagne. Le copilote, au bout, s’est tourné vers les gars. Les paras savent que le grand saut approche. Marienne a pris l’étui, a regardé dans les yeux l’homme qui le lui tend, et il a allumé sa cigarette. C’est la dernière avant le grand saut, et puis ça règle le problème. C’était fort, mais là où ils vont il n’y a pas droit à l’erreur. Cet étui à cigarette, gravé du nom des participants au record du monde de saut, lui avait été offert par ses hommes en Angleterre. Et comme ils n’avaient pas suivi ses instructions à l’entraînement, qu’il avait cru entendre bougonner alors qu’il expliquait, pour la dixième fois, le code à émettre lors de l’arrivée au sol, il leur avait balancé le fameux étui ; c’était plus fort que lui, et ça se passait au stage de Largo.

 

         Maintenant, c’est oublié. Taylor le lui a tendu, et après avoir fait passer la boîte, il l’a mis dans sa poche.

 

         Le pilote s’est tourné vers l’arrière. Ça y est, on approche.

 

         C’est le lieutenant Marienne, premier héros de la France libre, un inconnu pour Augustin, qui va bouleverser l’existence du gamin. C’est son courage à Saint Marcel, son allant, son charisme, et la rage de ses ennemis à le supprimer qui vont anéantir les espérances d’un gosse de dix ans.

 

         A l’aube du dimanche 18 juin 1944 la bataille commence ; elle s’achèvera à la nuit. Toute la journée, Marienne aura galvanisé les hommes, passant et repassant dans sa jeep Vickers, allant au contact et mitraillant les voltigeurs géorgiens.

 

         Dans la nuit du 19 il faut décrocher. L’ordre est donné. Faire passer deux mille hommes dans un trou de souris, en soi un haut-fait d’armes de la résistance bretonne. Ils vont errer des jours, changeant de cache tous les soirs, recueillant des renseignements, reprenant contact avec Bourgoin, leur chef, l’homme au bras coupé, poursuivis par leurs ennemis. Le 11 juillet, ils se rendent à Keryhuel, guidés par le lieutenant Morizur, et s’installent en contrebas de la ferme, là, jusqu’où le regard pouvait porter au soir du 6 juin. C’était une soirée heureuse, et le père d’Augustin, qui ne disait rien, goûtant au calme vespéral, et son fils, ne savaient pas.

 

         Les miliciens gareront leurs véhicules à Cadoudal. Zeller, le traître, est à leur tête. Tout ce que l’homme fut de beau et de sublime, ce soir de juillet, allait s’éteindre, le temps d’un assassinat. Une sentinelle se sera endormie, la fatigue, et puis la joie ; le soir, on a fêté un anniversaire ; et la milice va en profiter. Tous seront pris dans leur sommeil. On les fera allonger, on ira chercher les fermiers, on les tirera du lit, sans ménagement. Ils devront également se coucher avec les autres. Alors, dans la nuit profonde, on entendra le bruit des mitraillettes, et puis après plus rien… la douleur, le néant et l’oubli. Zeller fermera l’étui et le mettra dans sa poche.

 

         Les années ont passé. Le gruyère tient encore le coup, pour le moment. J’ai essayé de trouver ma place parmi les hommes en travaillant chaque jour que Dieu fait. J’ai cherché ma vérité, et puis j’ai renoncé, trop compliqué pour moi. Quand je passe à Plumelec j’ai toujours une pensée pour Monsieur D….