Demain, le son de la clochette, ce fusil que tu portes, te rappelleront que c’est la fin. Tu regarderas ton chien courir, avec fougue et entrain, insouciant des lendemains, et tu repenseras à cette saison qui s’achève, à ses efforts, ses progrès dans la quête, et tu souriras. Tu l’appelleras et il reviendra vers toi, fidèle et courageux. Alors ne lui dis rien ! Non ! Ne lui dis pas ! Laisse le avec ses rêves, ses espoirs.  

 

C’est court une saison de chasse ! Et plus le temps passe, et plus les saisons défilent, inexorables. 

 

J’ai eu deux bonnes chiennes. Orcade, qui m’apprit à chasser. Et Cheyenne, qui fut une chienne exceptionnelle. 

 

Les deux avaient un fort caractère. Orcade ne chassa qu’à l’âge de trois ans alors que j’étais sur le point de m’en séparer. Elle bourrait le gibier arrêté par les autres chiens, se querellait systématiquement avec ses congénères, qu’il s’agisse d’un mâle ou d’une femelle. Aucun de mes amis n’aurait mis dans une cage, à l’arrière de la voiture, son chien avec Orcade. Elle prit des roustes mémorables mais elle recommençait de plus belle la fois d’après. Elle commença de chasser quand je compris qu’il me fallait tisser une vraie relation avec elle. 

 

Cheyenne fut un bonheur de chien. Elle arrêtait à six mois. Je m’en souviendrai toute ma vie. Je fis à son arrêt trois bécasses, deux dimanches de suite, alors qu’elle n’avait que six mois. Ce fut une grande satisfaction, non seulement à la chasse, mais à la maison, où elle ne bougeait pas de la place qui lui était assignée. 

 

Compte tenu de ses qualités, je décidai de la faire saillir. Je choisis Brando de l’Echo de la Forêt, eu égard à la réputation et aux qualités de Daniel Provost, son propriétaire. Mais je ne voulais garder qu’une femelle. 

 

La gestation se passa bien jusqu’au terme. Les chiots étaient tous promis. La veille de la mise-bas, la chienne s’agita et ne cessa d’attirer mon attention. Je compris que quelque chose n’allait pas. Le vétérinaire, que je consultai le matin de la date prévue, m’indiqua que le processus était engagé et qu’il fallait l’opérer. 

 

Il ne l’opéra qu’en fin d’après-midi, c’était trop tard. Le soir, il me montra les chiots, l’un était verdâtre, les autres blancs et roses, et ne demandaient qu’à vivre, mais c’était trop tard. 

 

J’entendis alors les cris d’un chiot. Il en restait un, seul rescapé de la portée. Un mâle ! Ce fut un crève-cœur ! Que faire de cette petite boule de poils ? Nous décidâmes, avec Karine, de le garder.  

 

Nous l’appelâmes Inouk, comme le petit esquimau. Je vis très vite, après quelques semaines, qu’il avait du potentiel, comme ses géniteurs. Mais je fis deux erreurs. Je le mis en concours, et je le fis chasser avec sa mère, qui l’étouffa, tant ses qualités de chasseresse étaient grandes.  

 

Quand Cheyenne mourut, c’était en 2018, je chassai avec Inouk, qui avait beaucoup de qualités mais qui avait les défauts de mes erreurs. Il était explosif pendant une heure, puis s’éteignait petit à petit. Il courait comme un beau diable, donnant le meilleur, mais je pensais toujours à la chienne. 

 

Quand je compris qu’il était temps d’oublier Cheyenne et de nouer une vraie relation avec le chien, comme je l’avais fait pour Orcadeles choses s’améliorèrent. Je travaillai alors son endurance, je l’encourageai, lui parlai, et le gardai près de moi plus souvent. Au bout de quelques semaines, c’est court une saison de chasse, son comportement commença de se modifier.  

 

C’est aujourd’hui un excellent chien, notre relation s’est apaisée. J’ai fini par admettre son caractère de…mâle. 

 

La saison va s’achever, ça passe tellement vite. Dans quelques jours, il faudra ranger le fusil, les cuissards. Je regarde Inouk, le soir, près du feu, il dort. Parfois, il tressaute, il rêve. Rêve-t-il à des fantômes, de ceux qui s’envolent avec fracas dans les houxRêve-t-il d’arrêts dans la fougère, sous les grands arbres ? Le compte à rebours est commencé mais on n’a pas envie de leur dire. Alors ne dis rien, ne le dis surtout pas à ton chien.