Je ne rate jamais les résultats sportifs, c’est ma prière du lundi matin. Le football, le vélo, jusqu’aux concours hippiques, je ne passe rien. Je regarde d’abord les résultats de la ligue 1, avec Lorient, Rennes, et aussi Nantes, qui pourrait se trouver en Bretagne, c’est comme on veut. 

J’ai aussi un petit faible pour l’ohème, il est vrai que Margarita est blonde, et puis, elle est dans les tribunes. 

Mais ce que je préfère, ce sont les méandres du classement. Non pas la DH, ou la promotion d’honneur, encore bons élèves, mais plus bas, chez les tout- petits, les laissés-pour-compte, la fin de la liste, les dernières pages du Ouest France, les deuxième et troisième divisions. 

Pour la raison que je fus l’un de ces combattants anonymes, ces soldats inconnus, ces p’tits gars du dimanche après midi, aux protège-tibias de travers sur des chaussettes retroussées. 

J’avais vingt ans, j’habitais Limerzel, « paroisse des martyrs », et j’étais capable de courir. Toutes les qualités pour représenter la plus digne des héritières du patronage, ce formidable tremplin du sport, je veux parler de la Saint Clair, le club de foot local. 

« Quand la Saint Clair ira en Angleterre… » chantions nous ; ça valait le « you’ll never walk alone », c’était une chanson, plutôt un chant guerrier, entendu dès notre plus jeune âge, dont les paroles, les grands soirs, faisaient trembler les murs du bar servant de quartier général, et que nous rêvions d’apprendre. 

Ce n’était pas compliqué ! Il y avait trois activités à Limerzel: le foot, la chasse ou le flipper. 

Je choisis donc le foot, comme mon père, mon grand-père, enfants du pays et combattants comme moi et mes frères de cette armée des petits du classement. 

Il y avait de la volonté, de l’engagement, peut être trop, c’est ce que disaient les arbitres. Mais les gars répondaient toujours présents, que le terrain fut gelé ou qu’il tombât des trombes d’eau, comme dans la chanson de Brassens. 

Il y avait, je m’en souviens comme si c’était hier, Bertrand, la tour de contrôle, mon cousin Jo Grayo, mon copain Patrick Guichon, capable de m’adresser, où que je fus dans la mêlée, un tir de corner, à mi hauteur, que je reprenais de volée, on disait reprise de vélo, c’était mieux. Que de souvenirs de ces bagarres dominicales ! L’arbitre choisi parmi les clients de la buvette, la feuille de match remplie à la va vite sur le coin d’un bar, et ce vestiaire, cette cabane de ciment couverte en tôles d’où, dès que la porte s’entrouvrait, s’échappait l’odeur de la sueur et du camphre. C’était l’antre des hommes, sur 5 mètres carrés, une sorte de sauna où jamais une femme, de religion chrétienne, ne se serait aventurée. 

C’était un grand moment. Il fallait savoir qui pourrait tenir sa place, en clair, qui n’avait pas succombé aux attraits de la boîte de nuit du secteur, le 

« kalicut », pour parler encore plus directement, qui n’était pas trop bourré la veille. C’était même, parfois, une catastrophe, lorsque l’équipe, au complet, il est vrai qu’on n’était pas nombreux, était invitée à un mariage, la veille du match. 

Le président se retrouvait alors, comme l’écrivain, face au vertige de la feuille blanche, maudissant ses soldats. C’était la Bérézina, Waterloo, quelque chose comme juin 40, et j’étais dans le lot, ceux qu’avaient fait la fermeture, je veux parler de la boîte de nuit. 

Mais c’est la légende de cette vieille dame, car nous avions à cœur, chaque dimanche, de retrousser nos manches, et de porter haut et fort les couleurs de la Saint Clair, notre saint patron. 

Ca commençait dans la petite classe, dans l’auto des bénévoles qui nous promenait dans le département, où nous chantions à tue tête quand nous avions gagné ; ca continuait en minimes, en cadets, avec toujours les mêmes bénévoles, stoïques et dévoués, à qui on demandait parfois d’arbitrer, avec tous les risques que cela comportait. 

Arbitre de champ, ça pouvait le faire; on pouvait toujours rééquilibrer le match en sifflant, pourquoi pas, un pénalty, mais arbitre de touche, il ne fallait même pas y penser, c’était trop dangereux. En effet, siffler un gars qui venait de courir à fond sur 100 mètres, balle au pied, avec la sueur et l’abnégation nécessaires, en évitant les râteaux appuyés, pour aller placer le ballon au fond des filets adverses, était prendre un gros risque. On ne peut pas dire à un gars qu’a bossé toute la semaine pour un patron, s’efforçant également de tenir toute la semaine le rôle de père et d’amant de la dame qui l’attend dans la voiture sur le parking, parce qu’il fait trop froid dehors, qui a laissé éclater sa joie, pour le plus grand bonheur de dix spectateurs, qu’il est hors jeu. 

Ca pouvait mal se terminer… 

Oui, je peux dire que nous l’avons chantée : « Quand la Saint Clair ira en Angleterre, surement elle vaincra … » C’étaient les soirs de liesse, les soirs de victoire, main dans la main, épaules contre épaules. Nous étions tous là, pas un ne manquait à l’appel , joueurs, même ceux qu’avaient fait la fermeture, bénévoles au drapeau, et président, qui jurait que ça serait sa dernière année, mais qui chantait avec nous, nous les p’tits gars :… « sûrement elle vaincra, sûrement elle vaincra. Elle emmènera son équipe de première en exhibition… ! »