Vous avez rêvé d’une chasse ? Passant près d’un bois, d’une forêt, vous vous êtes dit : l’heureux chasseur qui parcourt ces halliers. Puis, terminant de payer les études de vos chers enfants, et revenant à meilleure fortune, vous vous êtes enhardi à penser que vous pourriez être ce fameux chasseur.

C’est ce qui m’est arrivé avec le bois de la demoiselle.

Imaginez un bois de cinquante hectares avec des plantations de Douglass, des feuillus, des clairières à ronces, et deux points d’eau. C’était une volière à bécasses, le refuge des chevreuils, une bauge à cochons. Avec, de temps en temps, un gros lièvre, vous savez ces jolies bêtes au pelage sombre qui vous partent dans les pieds.

C’était le meilleur bois de la région, et il suffit de quelques parole entendues à la sauvette, et d’une heureuse rencontre, pour que je fusse cet homme.

En effet, j’entendis lors de l’un de ces repas de fin chasse, un peu arrosés, si vous voyez ce que je veux dire, que le bail de la demoiselle arrivait à terme, le genre d’information qu’il ne faut pas divulguer aux affamés.

Un peu plus tard, le hasard, mais le hasard existe-t-il sur cette terre, je fus consulté sur une succession par une famille du pays. C’était une vieille famille, des besogneux, des gens d’un autre temps, imperméables aux progrès. Ils avaient travaillé la terre, comme leurs parents et leurs ancêtres ; durs au mal, levés dès l’aube, achetant les terres aux alentours, lopin par lopin, parcelle par parcelle, avec patience et persévérance.  

Quand j’eus évalué l’ensemble des terres, des bâtiments, je commençai avec mes collaborateurs à constituer des lots. Le vieux père avait laissé cent cinquante hectares de plaines à blé, le manoir du Châtelet, deux maisons à Baugey, trois appartements à Angers, la garçonnière du grand-père à Paris, et…?

Et, vous l’avez deviné, le bois de la demoiselle, le beau, le magnifique bois de mes pensées, l’objet du désir.

Ils me trouvèrent sympathique, il est vrai que je ne ménageais pas mes efforts ; je fis un « petit quelque chose » sur la note et je leur serrai la main à tous, fils, pièces rapportées, neveux, jolies nièces, avec la caresse au yorkshire de la dame ; et oui, je suis allé jusque là !

L’année suivante, j’étais le nouveau locataire du bois de la demoiselle.

C’est toujours un grand moment que de découvrir une nouvelle chasse. C’est comme…Allez ! Je vais le dire ! C’est comme la première fois avec une dame, une demoiselle devrais je dire. Vous avez jaugé l’obstacle, imaginé les tours et contours de la belle, vous régalant par avance. Et puis, vous aventurant un peu sous la charmille, vous avançant toujours un peu plus, vous hésitez. C’est trop beau, c’est trop d’un coup. Et c’est vrai que le bois de la Demoiselle était à la hauteur de sa réputation. J’étais certain de voir des chevreuils ; à l’automne, à la mi-novembre, je pouvais lever une dizaine de bécasses, jamais les mêmes, sur cinquante hectares ! Il n’était pas rare de lever le fameux pairon, et de le manquer. Qui trop embrasse, mal étreint ! C’est bien connu. Les sangliers, s’ils n’étaient pas dérangés, prenaient leurs quartiers dans les ronciers du grand étang, sortant la nuit pour retourner les pâtures, au grand dam des agriculteurs du coin, dont se faisaient l’écho mes propriétaires. Il m’arrivait alors de réunir quelques amis, toujours les mêmes, et d’organiser une battue.

C’étaient de bons moments ! Le résultat était aléatoire mais les chasseurs prenaient plaisir à parcourir ces layons, et c’était l’occasion de faire une belle fête, et de trinquer à la chasse, à ces animaux qui nous procurent tant de plaisir mais aussi aux femmes, et à la demoiselle.

Peu à peu, je pris mes habitudes. Je me familiarisais avec les lieux, apprenant les remises, relevant çà et là les signes de la présence du gibier. Je finis par connaitre tous les sentiers, et même les limites, la hantise du chasseur qui arrive, pour la première fois, sur un territoire.

Je peux dire que j’ai passé du temps à la Demoiselle. Mais si j’ai connu bien des chasses, celle qui m’a le plus marqué est celle du bois de la Demoiselle, et je vais essayer de vous en expliquer les raisons.

On peut s’attacher à un endroit : une terre, un pays, un château, celui de Combourg ou Moulinsart, une maison, pourquoi pas bleue mais jamais je ne fus autant attaché à un lieu qu’à cet endroit.

D’abord, c’était beau. L’alternance des essences était admirable ; les résineux, je vous ai parlé des Douglass, étaient entourés de grands feuillus qui, à l’automne, présentaient leur ramure pourpre. Des chênes mais aussi des hêtres et des frênes dont les troncs montaient la garde comme des soldats. Et de grandes clairières couvertes d’herbe à chevreuils, vous savez ces grandes herbes jaunes, d’où émergeaient des têtes de sapin, rescapées vraisemblablement d’un incendie, ou d’une coupe. J’aimais les chemins avec ces virages au delà desquels vous découvriez un nouveau biotope. J’aimais sa rivière et son étang, à la queue duquel vous pouviez vous enfoncer jusqu’à la taille. C’était là un vrai paradis pour les bécasses mais aussi pour le chasseur.

Mais ce qui m’a le plus marqué est né d’une découverte très fortuite. En effet, lors d’une partie de chasse, je découvris sur le tronc d’un hêtre, gravé au couteau, le prénom « Louise » au milieu d’un cœur avec une flèche le transperçant. Vous allez me dire, rien d’extraordinaire, tous les scouts amoureux ont un jour gratté l’écorce d’un arbre. Sauf que l’arbre en question était à l’écart du chemin, que la mention était très ancienne, et qu’il fallait vraiment bien connaître l’endroit pour y accéder.

Sur le coup, cette découverte m’amusa. Mais les jours suivants, je repensai à cette mention, à ce prénom de femme un peu désuet mais tellement beau. « Louise » ! Quel gamin aurait pu graver cet arbre d’un prénom très ancien ? Quel chasseur, car cela ne pouvait être qu’un condisciple, avait pu un jour comme aujourd’hui, à l’issue d’une belle partie de chasse, ouvrir un couteau ou prendre sa dague afin de témoigner de son amour ? La question me fit sourire. Mon imagination était débordante mais avouez que cette Louise  pouvait intriguer.

Je commençai alors mon enquête, avec toujours ce prénom dans mes pensées.

Si vous connaissez le bois de la Demoiselle vous savez qu’il est établi sur la commune de Dervallières, et qu’il faut emprunter le petit hameau de « la grande futaie » pour y parvenir. J’avais pris pour habitude de garer mon véhicule en contrebas du village, à l’entrée d’un champ. Une fois ou deux, j’avais aperçu un de ses habitants mais je préférais éviter tout contact. J’avais aperçu en particulier une vieille femme que je saluais à chaque passage mais qui ne bronchait pas. Qui était elle ? Pouvait elle avoir un rapport avec Louise ?

J’appris ainsi que le bois ne fut pas chassé pendant des années mais que le dernier en date des locataires était Jacques de L…

 Ce nom ne m’était pas inconnu ; le Jacques en question m’avait sollicité pour une vente mais le bien était couvert d’hypothèques et je n’avais pas donné suite. Je me souvenais un peu de ce bel homme, un peu altier, mais très discret. Il ne s’était pas attardé, visiblement dans une fâcheuse posture.

Je continuai mes recherches. Jacques de L… s’était donné la mort, je l’appris très vite. Fils unique, apparenté aux Gerfaut de Saint Fiacre, il avait connu le faste, tous les fastes d’avant guerre. Il avait passé son enfance au château de Boismoreau. Après avoir parcouru toutes les chasses d’Europe, essayé plusieurs femmes, et mangé la fortune de ses parents, avec un passage par la case prison, compte tenu de ses amitiés pendant l’occupation, il avait atterri, si j’ose dire, à Dervalliéres, à la châtellenie du Parc, dernier joyau de la couronne.

Il peut paraître surprenant pour ce fils de l’aristocratie, pur oisif dans un monde où, au sortir de la guerre, tout le monde avait envie de vivre, de rire, de gagner sa vie en travaillant, et d’accumuler des richesses qui ne fussent pas celles de la transmission successorale mais du mérite, que de chasser à la Demoiselle. En effet, c’était très surprenant. Jacque de L… avait entretenu deux meutes d’Anglos pendant vingt ans, avait connu les rallyes de la forêt de Chanze, celui de la Saulneraie. Il avait connu ces hauts plafonds, ces belles femmes en tenue de soirée qui rejoignaient les hommes fumant au salon, un verre de cognac à la main, alors que le feu crépitait dans des cheminées vastes comme des armoires.

Jacques s’était tiré une balle de 7×64 dans la tête. Avait il voulu tirer le rideau, las de ses problèmes d’argent ? Etait-ce par amour ? Cette Louise en était elle la cause ?

Fallait il que cette femme soit belle, aux yeux d’un homme qui avait courtisé les plus belles femmes d’Europe ? Fallait il qu’elle fût à ce point unique aux fins de causer la mort de cet homme au sourire ravageur ?

La réponse était à la Demoiselle. Les arbres, ce chêne tutélaire, le cours de cette rivière avaient été les témoins des amours de Jacques et de Louise. Etait-elle venue sous la frondaison, par un beau soir d’été, s’asseoir sur cette grosse pierre ? S’était il alors assis près d’elle, sans dire un mot, respirant son parfum ?

Je voyais très bien la femme, belle, avec ce teint diaphane, ses longs bras, ses doigts, qu’elle entremêlait à ceux de cet homme, ruiné, qui avait tout connu de la vie mais tellement amoureux.

C’était ça la vérité ? Celle de ce Jacques, qui avait traversé mon étude comme une ombre, et qui avait échoué dans ce bois ? Celle de louise qui était belle comme un jour, un de ces jours radieux, un jour qui ne finirait jamais ?

Je repassai la main sur l’inscription, un peu comme si j’avais caressé la peau de cette femme, avec la folle envie de mieux la connaître, dans tous ses secrets. Je l’entendis alors lui dire que cet amour, celui qu’il avait construit, était impossible ; qu’elle l’aimait mais que jamais elle ne pourrait vivre près de lui. J’imaginai un peu ce Jacques, fou d’amour, éperdu, perdu, ressassant ses paroles avec ce mot horrible « jamais »; ce jacques qui avait été aimé, qui avait aimé, mais jamais comme il aima cette Louise.

Alors je le vis s’asseoir sous cet arbre, sur la grosse pierre, charger la carabine et placer le canon contre son menton.

Quand je repartis ce jour là, je passai dans le village. Je vis la vieille femme au bord de la route ; elle fit un signe. Je m’arrêtai, c’était la première fois. Elle me regarda alors que j’avais baissé la vitre. Je l’observai également. Elle était très âgée mais ses yeux étaient ceux d’une jeune fille, noirs, plein de vivacité.

Ce fut comme un choc. Elle me dit : « ça restera toujours ! »

Je lui dis : « pardon, mais que voulez vous dire ? »

  • Ça restera toujours…l’inscription !
  • Vous savez pour l’inscription ?
  • Tout le monde le sait, c’est normal. Ca restera parce que c’est dans l’arbre. Ca vit avec !
  • Qu’est ce que vous voulez dire ?
  • Ça signifie Monsieur que le cœur vit avec l’arbre, et qu’il vivra toujours…

Je la regardai à nouveau. Ses yeux noirs étaient très beaux mais son visage s’était fermé et je n’insistai pas.

Voilà mon ami pourquoi ce bois, cette demoiselle m’ont marqué. Je sais très bien ou se trouve l’inscription, je pourrais très bien te la montrer, mais je ne le ferai pas, je n’y arriverai pas.

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