« Nous étions sur la terrasse à fêter nos examens, et tu nous as dit : ça, c’est une famille, et tu t’es mis à pleurer ! Et bien, je peux te le dire papa, ça c’est une famille, la tienne, pour toujours. Ton corps est encore parmi nous, mais si peu ! Tout à l’heure, tu descendras dans la terre, et nous te rendrons un dernier hommage ; mais ton esprit, ta bonté, resteront avec nous, jusqu’au bout… »

Ainsi parla la fille de mon ami. Vous pouvez assister à des enterrements, la vie n’est qu’une suite d’enterrements avant le vôtre, comme s’il s’agissait d’une formalité. Vous faites votre devoir, pourrait on dire ! C’est quelqu’un de la famille, ou une relation de travail. Vous laissez votre petite carte avec toujours la même formule, « condoléances attristées », vous n’oubliez pas la quête, et puis parfois, s’agissant d’un être cher, vous sentez les larmes, et toute la force et la rigueur que vous avez montrés, chaque jour de votre vie, à votre entourage, volent en éclats. C’est plus fort que vous, ça vient de très loin, ce n’est pas contrôlable.

Il n’y a rien de plus fort que les sentiments. C’est notre marque d’identité, un trait propre à notre espèce, quoique…on a vu des éléphants, ces animaux les plus vieux de notre petit monde, rester veiller leurs morts…c’est beau, c’est magique. Mais, nous sommes plus forts que les éléphants parce qu’à un moment donné, la mère, ou l’éléphanteau vont continuer leur chemin. Chez l’homme, c’est aussi vrai, la vie continue comme on dit, mais l’esprit du défunt va nous habiter, vous habiter, pour lui donner une autre vie.

Notre culture regorge de situations où, à un moment donné, l’homme s’est élevé, par la force des sentiments. Des exemples me viennent à l’esprit. C’est Jean-Louis Trintignant, dans le film « le train », de pierre Granier Deferre, qui avoue à l’officier allemand, caressant la joue de Romy Schneider, et qui, du même coup, se condamne; c’est Maximilien Kolbe, à Auschwitz, qui prend la place d’un condamné à mort. C’est « l’oiseau sur la plus haute branche » d’Aragon. Et c’est cet ami, un illustre inconnu à l’échelle du monde, dont la fille, par quelques mots, vous a ému aux larmes.

Nous vivons dans un monde de fous. Nous voulons toujours plus, jusqu’à la démesure, nous détruisons ce qui est beau, nous condamnons nos enfants, mais s’il est une étincelle, un petit feu, qui perdure dans la nuit, ce sont les sentiments.

J’avais connu Gilbert dans ma petite école de Limerzel, dans la classe de l’abbé Monnier. Un monde nous séparait, il était de la campagne, et j’étais du bourg, autrement dit un casus belli, mais jamais je ne vis mon ami marquer le moindre intérêt pour nos querelles de village. Il était toujours souriant. La vie, qui ne l’avait pas épargné, était une belle aventure.

Putain de camion ! Oui ! Putain de camion ! Il aurait pu dire qu’il avait avalé des kilomètres. La route était sa vie, et la radio son compagnon. Mais ce matin là, le compteur s’est arrêté. Fatigué, il a demandé de l’aide. Mais les secours n’ont rien pu faire.

C’est un peu con de parler de sentiments dans un monde où il ne faut surtout pas les montrer mais c’est notre rédemption, notre salut.

Ainsi parla cette jeune femme! Et nous pouvons lui rendre grâce pour ces pauvres paroles, et je lui suis très reconnaissant d’avoir rallumer mon petit feu.

J’ai vu Gilbert l’hiver dernier. Je l’invitais toujours aux battues que nous organisions, à Poncalleck ou à Trédion. C’était un parfait camarade, bon vivant, et tu pouvais compter sur lui. Je l’avais trouvé fatigué, il voulait être en bout de ligne, là, où l’on place, le vieux chasseur. Peut-être qu’il se considérait comme un vieux chasseur, peut-être que moi je n’avais rien compris à la morsure du temps, aux enfants, aux éléphants. Et, il rata ce chevreuil, un beau brocard, qui ne daigna sauter la ligne qu’à la fin de l’après midi. Ce fut vraiment une belle partie. Les chiens, les anglos de Jean-Claude menèrent tout ce temps, sans relâche, et Gilbert, en bout de ligne, ne les entendis qu’au dernier moment, tant le vent était fort.

Quand j’allai aux nouvelles, après ces deux coups de feu rapides, qui ne présagent rien de bon, je le trouvai assis. Il me regarda un instant, sans rien dire. Je vis les arbres autour de lui, la fougère encore sur pied. Au loin, j’entendis la trompe qui rappelait les chiens. Il avait raté le chevreuil, et alors ? Ce fut une bonne partie, et je m’assis près de lui. Il alluma une cigarette, et il me dit : « Tu as entendu la musique, c’était super ! » J’acquiesçai alors, la musique des chiens dans les grands bois, c’est toujours un bon moment.

Je voudrais que les gens qui ne chassent pas entendent ça. Une fois ! La voix des chiens qui résonne à travers les arbres. Je sais, la chasse c’est con, et les balles, ça fait mal aux animaux, comme le disait ma petite fille Léo. Mais, je voudrais quand même, qu’ils l’entendent et qu’ils aient une pensée pour les éléphants, et pour mon ami Gilbert, ce serait juste et bon.

En mémoire d’un chasseur.