Le Roi des Bécasses

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Le Roi des Bécasses 2018-03-17T14:36:01+00:00

LE ROI DES BECASSES

Mais ou sont passees les becassesJob LE PENDU était le Maire d’une petite commune du pays Gallo. C’était un Maire heureux : un quatrième mandat, une usine à faire des saucissons pour la taxe professionnelle, une équipe de football en tête du tableau, et la décharge publique chez le voisin.

Bref, tout allait bien, et Job pouvait envisager l’avenir avec optimisme jusqu’au jour, au funeste jour devrais-je dire, où Monsieur le Maire fut invité avec Madame à dîner chez Monsieur le Conseiller Général. Oui, j’ai bien dit le Conseiller Général et sa moitié, souriante, enjouée et excellente cuisinière. Car Madame COLEMOU née de LA BRETONNIERE, avait préparé des rôtis de cailles avec en entrée de la terrine de faisandeau, arrosés de Nuits Saint Georges.

Madame le Maire fit ses compliments à Madame le Conseiller Général, non sans laisser entrevoir une légère, mais très légère pointe de jalousie, qui ne fut pas sans importance à ce stade de mon histoire.

En effet, l’épouse de Monsieur le Conseiller tenait sa maison comme son mari le canton : avec ordre. Rien ne fut laissé au hasard. L’argenterie, le cristal, les mets aussi succulents que les vins.

Une conversation du plus grand intérêt : les enfants, la construction de la salle polyvalente, et les prochaines élections cantonales. En fait, c’était la bérézina. Car, si les enfants du Conseiller faisaient de bonnes études, le fiston du Job trainassait chez les Pères. Si Monsieur le Conseiller avait la prestance d’un Lord anglais sur une publicité pour whisky écossais, Job était gras à faire plaisir. A chaque mot d’esprit de son hôtesse, Job rigolait, Monsieur le Conseiller esquissait un sourire. C’était vraiment la bérézina. Monsieur le Conseiller Général avait une paire de setters, une paire de fusils, une paire de…, Job avait son vieux manufrance et deux corniauds au poil sévère qu’il avait nommés Kiki et Koko.

Quand Job, entre deux lampées de bordeaux, s’enhardit à demander à Madame l’origine des volatiles qui honoraient son assiette. “Mais je les ai achetés, bien sûr ! Gérard est un trop piètre chasseur pour me ramener tant de cailles. Il ne ramène jamais rien !”

Ce fut le Stalingrad de la soirée, la brèche de VON RUNDSTEDT, dans les Ardennes. Madame le Maire fit l’étonnée.

“Ce n’est pas votre mari qui a tué ces cailles ? Mon dieu, mais Job, tu peux raconter à ces braves gens ta dernière chasse. Tu peux leur dire ce que tu as posé sur la table dimanche soir en rentrant ?

Il ne le put pas car il n’avait rien ramené mais sa femme fut plus rapide : “un lièvre et deux faisans”.

Madame le Conseiller fut ébahie : “un lièvre et deux faisans !” Mais il fallait le dire, jamais je ne vous aurais fait l’affront de vous servir du gibier.

“Eh je ne vous parle pas des perdrix de l’ouverture, des lapins et des pigeons que je donne aux voisins”.

C’était le coup de jarnac.

“Ah, mon ami, dit le Conseiller Général, quel chasseur vous faites. Je ne vous connaissais pas”.

Job qui croyait à tout ce que disait Madame depuis le jour où il avait prononcé le “oui” fatidique, et qui ne s’aventurait pas, par expérience, dans les méandres des joutes féminines, acquiesça.

Bien plus, comme sa femme, il sentit l’impérieuse nécessité de prendre l’avantage à ce moment du jeu.

Ah ! ah ! Monsieur est un trop piètre chasseur. Il a deux fusils mais il n’est pas fichu de ramener quatre perdrix, pensa-t-il !

C’était prétentieux, très prétentieux de la part d’un chasseur ; certes, fidèle au rendez-vous dominical mais tireur médiocre, très médiocre. D’ailleurs, il préférait par dessus-tout, les battues, qui lui permettaient de rester assis, derrière un arbre, à l’abri du vent, et de traiter quelques affaires : c’était bien connu que le Conseil Municipal se réunissait à cette occasion, et personne ne trouvait rien à redire ; c’était comme çà. Il fallait se placer à côté de Job, à la battue, pour obtenir une faveur.

Job n’était pas à la battue mais visait, à cet instant, de ses deux bras allongés et l’oeil fermé, une paire de vases de Sèvres, “souvenir de la chère maman de Madame”, qu’il imagina être deux perdrix, et qu’il tira d’une façon magistrale.

Pan ! Pan ! poussa-t-il d’une voix tonitruante. Un doublé ! Je fais un doublé. Je recharge ; il faut toujours recharger, et je lève la tête: qu’est-ce que je vois ? Un pigeon, un beau pigeon. J’épaule, je vise, montrant maintenant la photo de mariage de Monsieur et Madame ; je tire ; il tombe. Trois pièces. Nom de nom ! Trois cartouches, trois pièces.

– Jeannette ! Resservez notre invité, son verre est vide.

– J’arrive à ce moment au bois de la Caze. Tout de suite, je sens quelque chose d’étrange. Je dis à mon camarade : “il va se passer quelque chose. Les chiens sont au bois. Ça touche là dedans ! Je fais signe au copain de se tenir prêt. Qu’est-ce qui sort à ce moment là ? Devinez ce qui sort ? Un Solitaire ! Les COLEMOU ne mangeaient plus, la caille dans leur assiette ayant pris le goût de la banalité, de l’insipidité des jours sans chasse.

La bête me regarde de ses petits yeux cruels. Saleté ! Je vise. Pan ! Pan ! La servante dans la cuisine poussa un cri. Deux balles, deux balles, en pleine tête, à 100 mètres, juste derrière l’oreille pour ne pas abîmer le trophée. Et vous ne me croirez pas !

– Quel courage ! Vite, vite Monsieur Job, que s’est-il passé alors ?

– Je vous le mets en mille, pas de couteau, Nom de…, pas de couteau, vous m’excuserez Madame le Conseiller, mais pas de couteau pour lui couper les… roupettes.

Un éclat de rire agita la table. Jeannette était pliée. Monsieur le Conseiller riait comme un adjudant de compagnie.

– Le pendu ! Le pendu ! Quel nemrod vous fûtes : Vincenot et Hemingway peuvent revoir leur copie.

– Monsieur COLEMOU n’allez pas me comparer à un gars que je connais pas.

Job but un grand coup, une bonne gorgée. Il suait, tirait la langue comme s’il venait de dépecer la bête dans le salon.

– Et après, après, Monsieur Job ?

– Repose-toi, mon chéri ! dit Simone. Mais Job était sourd, son regard pétillait, sa gorge vibrait. Il avait retroussé ses manches, et du duvet épais de ses bras, de sa chemise ouverte, s’échappaient, par moment l’odeur du sous-bois, de la bête étendue, là, dans l’herbe du salon, et que Jeannette voyait, épiait, avec toute l’horreur de ses chastes yeux et tous ces sentiments pleins d’admiration, de folle et inavouée attirance qui ébranlaient maintenant sa fragile poitrine, et qui avait remplacé les attitudes très condescendantes de l’accueil qu’elle avait réservé à ses invités.

Job but un autre coup.

– Ça fait soif ! dit-il.

Simone était pareillement émue. Non pas par l’odeur qu’elle connaissait et à laquelle elle ne prêtait plus d’attention, mais par le regard de ses hôtes, béats d’admiration devant son mari, son Job à elle et qui valait à cette heure une capitulation sans condition. Aussi dit-elle en partant, ingénue :

– “Nous serions très heureux de vous rendre votre charmante invitation. Tenez, nous recevons le notaire et le médecin, le deuxième dimanche de décembre. Vous serez les bienvenus… Bien sûr, je n’ai pas vos talents mais Job a promis de me ramener des bécasses pour ce repas. N’est-ce pas Job !”

Job, emporté dans un rire qui ne le quittait plus depuis les mirabelles à l’eau de vie n’entendait pas. Madame lui glissa un coup de coude, qu’elle avait pointu. A cette délicate attention, toute féminine, Job se ravisa, comme s’il avait entendu le coup de sifflet d’un agent.

Hein ! Mon Job que tu vas nous tuer une dizaine de bécasses. Après tout ce que tu as tué à table, ce sera une formalité.

Cette dernière phrase assoma Monsieur le Maire, et il faillit lui dire la folie d’une telle illusion, mais Simone regardait son homme comme au premier jour, Madame le Conseiller Général était bouche bée, et Monsieur semblait vouloir dire : “Quel tireur ! Quel sacré tireur ! Ces trois visages plein d’espérance, convergeaient vers sa personne, et tant d’admiration lui remonta le moral, qu’il avait bien bas depuis une fraction de seconde. Oui dit-il, serrant encore la main du Conseiller, des “bécasses, je vous promets des bécasses ! Vous m’en direz des nouvelles !”

Madame le Conseiller Général dit à Simone : “Ma chère Simone, il faut m’appeler Jeannette. Si, si, j’y tiens !”

Jeannette et Simone s’embrassèrent donc, s’esclaffant, riant de bon coeur de ce repas qui leur mettait déjà l’eau à la bouche.

– Arrêtez, arrêtez Simone, je n’ai plus de place.

Tout le monde partit dans un fou rire communicatif, dans le hall de la maison. Job visa encore une fois le luminaire, imitant le départ d’une bécasse qui fit sursauter une nouvelle fois la servante, et tira.

– Le coup du roi, en plein soleil.

Dans l’auto qui les reconduisait, Job riait encore.

– Quel petit chasseur le Conseiller. Chasseur ? Qu’est-ce que je dis ? Chassouillou ! Tirez la perdrix avec du 4 ; tu entends Simone, avec du 4. Quel con !

Simone, elle, comptait ses invités : le Conseiller général et sa femme, le Notaire, le Pharmacien, leurs épouses.

– Ça fait huit. Huit bécasses mon Job. T’as plus qu’à les tuer !

Job se ravisa pour la seconde fois dans cette soirée.

– Ben oui. Ça fait huit. Nom de dieu ! Faut quand même en tuer huit.

Job était maintenant complètement dégrisé. Il se mit à compter les dimanches : quatre. Il restait quatre dimanches pour tuer huit bécasses. Deux par dimanche. C’était simple comme bonjour. Deux fois quatre égale huit. Et demain, c’était dimanche.

Job s’endormit, ses rêves peuplés d’innombrables bécasses, gibiers de toutes espèces qu’une broche démoniaque fit tourner jusqu’aux lueurs de l’aube.

Comme il se levait le lendemain, Simone mollement étendue sous la couette, à la façon d’une danseuse de cabaret dans un tableau de Toulouse Lautrec, lui dit :

– Bonne chasse mon chéri !

Job sursauta : c’était la première fois que sa femme lui souhaitait une bonne chasse.

Il se souvint alors de la promesse insensée qu’il avait fait.

En effet, notre Job qui comptait quand même trente permis n’avait jamais tué de bécasse, “ce brûle-cartouches” disait-il. D’abord parce qu’il chassait le lapin, le plus fier trophée des chasseurs de nos campagnes et que la bécasse lui semblait suspecte. Oui, cet animal si beau et mystérieux n’était pas du goût de notre ami : un oiseau qui ne se pose jamais dans les arbres, qui vient on ne sait d’où, avec un bec démesuré, des yeux sombres et étranges, et qui plus est, s’amuse à zigzaguer à l’envol mettant dans l’embarras le chasseur surpris. Bref, Job ne lui connaissait qu’une qualité : dans une assiette.

Job alla voir un vieux camarade qui passait pour être un bon chasseur de la mordorée. Avec un peu de persuasion, peut-être accepterait-il de laisser à Monsieur le Maire quelques pièces. Mais le camarade qui justement partait à la chasse dit à Job :

– Job, vieille crapule ! Tu me voles un bout de terrain pour bâtir ta salle polyvalente et tu viens me demander de te rendre service.

Monsieur le Maire ne s’attarda pas. Il pensa alors à un agriculteur de sa connaissance, camarade d’école et bon chasseur, qu’il rencontra sur son tracteur.

– Tiens voilà Job ! Tu peux dire que tu tombes bien ; j’ai à te parler du remembrement.

A l’écoute de ce terme abhorré, sujet à discordes et fâcheries éternelles, il préféra battre en retraite. La fonction de Maire n’est pas facile, pensa-t-il, et je voudrais bien être le curé qui n’a pas tant de soucis avec ses clients.

Il passa donc ce premier dimanche à courir après tous les chasseurs de bécasses de la commune, en vain. C’est un gibier qui se mérite et tout Maire qu’il était, il l’apprenait à ses dépens.

– J’en ai mais je les garde pour moi.

– J’en dois déjà une à untel.

Le deuxième dimanche, il se décida à chasser. Il créança ses deux vauriens de chiens, rejetons de l’union morganatique d’un Bruno du Jura de grande lignée mais quelque peu queutard et d’une griffonne très très vaguement Nivernaise sur la dame rousse en leur expliquant avec forces jurons et coups de pieds au train que l’heure était grave et qu’il n’était plus temps de folâtrer, batifoler le long des haies, mais de faire en sorte que leur patron ne passe pas pour un… Vous vous en doutez, ce fût un échec. On ne chasse pas la bécasse avec des chiens courants : c’est une ignominie, un crime. Et ce deuxième dimanche s’acheva comme le premier : une arrivée discrète sous les imprécations de Simone. Comme pouvait le dire Job : “il y avait de l’eau dans le gaz”. Bon sang de bon soir, pensa-t-il, pourquoi des bécasses, pourquoi pas des perdrix qu’il eut été si simple d’acheter dans une volière. Le problème était ce bec si long, si droit, ce crayon comme disaient les chasseurs de la région qui, chaque dimanche, écrivait les plus belles pages de la grande histoire de la chasse et qui dans l’assiette faisait toute l’originalité du bel animal. Saleté de bec et plus que deux dimanches.

Le troisième dimanche, Job allait employer les grands moyens. Il fit appel pendant la semaine à son cousin Robert qu’il invita avec femme et enfants à passer le week-end à la maison, “Simone serait si heureuse de vous voir sans oublier les chiens, si, si j’y tiens”. Car le cousin Robert possédait deux magnifiques setter anglais dressés à merveille, incomparables sur la bécasse. Nom d’un petit bonhomme, pensa-t-il, on va voir ce qu’on va voir.

Ce fût un fiasco. Car Job avait oublié une des règles élémentaires de la chasse : pour ramener du gibier, il faut mettre dedans.

Par vingt fois, les chiens le servirent royalement. Par vingt fois il rata en belle : pas de soleil, pas de vent, pas de branche, rien pour gêner, les chiens à l’arrêt depuis cinq minutes. Job épaulait, visait et tirait… à côté.

– Tu es un âne mon pauvre Job, lui dit son cousin. Un âne bâté, la honte des chasseurs de bécasses. T’as plus qu’à servir des perdrix à tes invités.

Job ne dit mot, il venait de trouver la solution qui le turlupinait depuis des jours.

Le quatrième dimanche à dix sept heures, étaient posés sur la table de la cuisine, huit oiseaux dodus qui présentaient une particularité exceptionnelle pour la tendre épouse d’un chasseur, habituée à plumer les prouesses de son héros : ils étaient plumés.

– Mais Job, dit Simone éberluée, elles… ils sont plumés ! Et leurs têtes Job, qu’as-tu fait de la tête ?

– Bon sang de bon sang de bon soir, éclata Job, tu connais cette fieffé rodeuse du Boulin, tu sais bien la Huguette malicorne, la fille du tailleur de pierres, celle qui est muette.

– La petite Huguette ?

– Oui, c’est ça, la Huguette. Et bien figure toi qu’à midi ma chasse était faite.

Simone faillit tomber à la renverse.

– Oui ! Huit bécasses, hein ! Qu’en dis-tu ? Huit bécasses à midi. Tiens ! Les douze coups sonnaient et je comptais mes huit bécasses.

Simone dodelinait de la tête, les yeux écarquillés.

– Deux doublés en un quart d’heure, jamais vu ça, huit bécasses à midi.

– Et la Huguette ?

– Ah celle-là ne m’en parle pas, saleté. A midi, j’étais assoiffé : tu te rends compte après tant d’efforts et sur qui que je tombe : la petite Huguette. Et la vla qui se pointe le sourire aux lèvres et vla ti pas qu’elle m’invite à la suivre, une bouteille à la main. Ben, qu’est-ce que je fais ?

– Ben ! Tu l’as suivie mon innocent.

– Ben oui ! Et un verre, deux verres et les bécasses sur la table, et la vla qu’elle m’explique qu’elle veut bien les plumer… contre deux pièces. Tu me connais ma Simone. J’ai pensé qu’à toi, à tes mains fatiguées. Ben, je l’ai laissé faire… et tu sais quoi ? Je m’absente pisser un coup. Quand je reviens… les bécasses étaient plumées. Comme tu les vois là. Nom d’un chien. Et les têtes, je lui dis, malheureuse qu’as-tu fait des têtes. La tête me montre-t-elle, une main à son cou, l’autre en direction du chien. Sorcière lui cris-je, vaurienne, mes têtes qu’as-tu fait des têtes ?

– Saleté, elle les avait données au chien, pauvre innocente : comme j’étais malheureux et comme je pensais à toi et à nos invités, des bécasses sans tête qu’elle affaire.

– Mon pauvre Job, ta bonté te perdra.

Le samedi suivant, Monsieur le Conseiller Général qui s’était fait la tête du vieux baron des ravots, à l’heure du plat de résistance s’autorisa une réflexion :

– Mais Job, mon ami, qu’avez-vous fait des têtes ?

Job après un temps de réflexion qui parut une éternité, regarda chacun et avec cet air bonhomme, dur au mal, fin en affaires, dit : “Ça… ça passait pas dans le four, j’ai du les couper”.

– Et oui, ma chère Jeannette, saviez-vous qu’elles ne passaient pas dans le four !