Ma rencontre avec Prince Fred

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Ma rencontre avec Prince Fred

Je vous propose une nouvelle qui relate l’histoire de ma rencontre avec Prince Fred le setter qui a gagné le premier fieldtrial organisé en France, et son propriétaire Anselme Grassal. Je tiens à préciser qu’il s’agit d’une œuvre romanesque et en aucune façon le travail d’un spécialiste ou historien. Bonne lecture à vous.

Je me dirigeais ce matin-là vers un petit port breton qui connut son heure de gloire à la grande époque des thoniers en vue de préparer un inventaire de succession. Mon esprit était tout à la beauté de ces façades bordant la ria, et j’étais bien loin de me douter que j’allais faire une rencontre inattendue.

La mère de mon client venait de mourir et il voulait, en vue de leur vente, faire estimer les meubles garnissant sa maison. Drôle d’histoire ! Il peut paraître en effet saugrenu que de comptabiliser les meubles et objets qui ont accompagné la vie d’un homme, d’une femme aujourd’hui disparus. C’est entrer dans leur intimité, c’est comme s’approprier un fragment de leur vie.

C’est pourtant ce qu’il m’était demandé de faire mais alors même que je venais pour une femme, je rencontrai un homme. Je venais en effet d’entrer dans la vie d’Anselme Grassal. Ce nom ne vous dit rien, ce prénom, beau et ténébreux, est pour vous le comble de la ringardise. Et pourtant, amis chasseurs et amoureux des chiens, ce nom est associé à la grande épopée de l’introduction et de la valorisation de la race du setter en France. En fait, monsieur Grassal fut le gagnant du premier Field trial en 1888 à Esclimont avec son chien Prince Fred, c’était le grand-père de la vieille dame.

Je dus néanmoins attendre. Mon interlocuteur, donc arrière-petit-fils d’Anselme, me fit visiter les pièces de la maison où il avait entreposé la vie de ses aïeux. Il y avait là des meubles, jolis pour certains, des façades de secrétaires en loupe d’orme, des plateaux marbre, de grands meubles d’offices de château, qui commencèrent de m’intriguer, et des tableaux. Des portraits d’autrefois dans leurs cadres dorés, des marines qui me rappelaient la vocation de cette maison dont les grandes portes en bois de façade avaient abrité vraisemblablement un entrepôt. Et d’autres, empilés les uns sur les autres, poussiéreux, antédiluviens, que je déplaçai délicatement.

Je vous disais combien un inventaire peut parfois paraître surprenant. Est il possible de résumer la vie d’un homme à quelques objets ? C’est d’une indécence totale mais c’est ce que je fis, d’abord avec circonspection, tant certains styles peuvent sembler aujourd’hui vieillots, et avec allégresse, quand je découvris les autres tableaux.

Il y eut d’abord un Puigaudeau, oui, le célèbre peintre de Piriac sur Mer, non pas une énième marine, mais un jeu d’ombres, ce qu’il faisait le mieux, sous le halo d’une chandelle portée par une fillette, avec la signature appliquée de l’artiste, ces belles lettres qui semblent avoir été tracées par un écolier. Mais c’était un leurre car les toiles et tous les objets que j’allais découvrir par la suite furent comme les pièces d’un puzzle de cette merveilleuse histoire des chiens et de la chasse.

J’ai chassé pendant des années. D’abord à la billebaude, dans ma jeunesse à Limerzel dans le Morbihan, lorsque je découvris ce qui allait devenir une passion, la plus vieille activité humaine, la chasse. Et, dans les années qui suivirent, dans les forêts bretonnes, sous les tours d’Elven, sur les terres du célèbre marquis de Poncalleck, à la poursuite de l’oiseau mythique, je veux parler de la bécasse, la reine des bois, qui chaque année fait

ce si long voyage pour parfois mourir dans la main du chasseur. N’avez vous jamais été ému à la vue de ces plumes mordorées, en sentant dans vos doigts la vie que vous preniez ? J’ai été ce criminel, cet assassin, mais chaque dimanche je recommençais. Je sortais mon meilleur chien, et à deux, comme une paire inséparable, je parcourais les vallons, m’enfonçant dans les ajoncs, à la recherche de la demoiselle. Monsieur Grassal, le descendant, remarqua mon émoi. A ma façon de regarder ces objets, de caresser un tableau, et de l’admirer, il avait vu la flamme qui m’animait. Et comme le mauvais génie d’un alcoolique ou d’un drogué, il m’invitait à le suivre dans les pièces de la grande maison, me montrant tantôt un livre, tantôt une gravure ancienne ou une huile en rapport avec mon addiction, sans espoir de salut.

Dans le grenier, ce fut une paire de fusils dans une vieille valise de cuir. Un hélice, le fusil à tout faire de l’entre deux guerres, et un fusil d’artisan, avec les platines finement ciselées. J’admirais le bois de la crosse, avec les veines de la ronce, et les canons un peu courts comme s’ils avaient été destinés à un gibier, et je me surpris à les caresser. Je vis ensuite ce lot de livres où j’ouvris « Le chasseur au chien d’arrêt » d’Elzear Blaze, ce nom imprononçable mais incontournable de qui veut s’intéresser à cette forme de chasse. Le bronze d’un chien se grattant l’oreille, un vautrait, avec les lourdes babines d’un basset hound. Un tableau de Karl Gustave Rötig, célèbre peintre animalier du XIX ème siècle, qui représentait un chien au milieu d’une harde de sangliers.

Mais ce n’était rien, ce n’étaient que les prémices d’une rencontre car au bout de quelques minutes, il m’emmena dans le salon de sa maman, une petite pièce à l’écart où la dame aimait à passer ses soirées. C’était au milieu de ses souvenirs. Une porcelaine de la compagnie des Indes, un jeu de photos jetées sur un guéridon, et des gravures. Je regardai les photos. Ce n’étaient que les images d’une passion que je connaissais si bien. Des setters posant devant le tableau d’une journée. Je reconnus ces oiseaux avec leurs longs becs, et j’imaginai un instant cette journée de décembre ou Anselme sortit ses meilleurs chiens Gribouille et Prishing Polly. Je le vis les caresser, et même les admonester lorsque portés par leur fougue ils s’éloignaient de lui. J’aurais pu rester des heures à les contempler mais il était temps de rentrer. Mais alors même que j’allais clore ce procès-verbal d’un inventaire un peu particulier, je fus attiré par la cheminée où mon hôte avait allumé un bon feu. Car dans la lueur des flammes qui montait sur la hotte, je vis une gravure, le dessin à la pointe de deux chiens que je reconnus aussitôt. Je m’approchai et je pus lire la mention « Prince Fred (LOF 118) 1er prix fieldtrials internationaux Esclimont 1888 et Magic (LOF 164) laverack setters à Mr A Grassal (Mamers Sarthe).

« C’était sa passion ! La chasse et les chiens ! Il était inspecteur des eaux et forêts, et passa son temps à chasser. » me dit mon interlocuteur, avec dans le regard quelque chose de la détermination de son arrière grand-père. L’heureux homme, le brave Anselme. J’eus trop de sympathie pour lui. Mon client m’apprit qu’il avait épousé une châtelaine fortunée, que tous les objets que j’avais vus appartenaient à son ancêtre. Sa mère n’avait fait qu’entretenir la flamme de ce grand-père qu’elle avait tant aimé. C’était un vieil homme qui sur la fin de sa vie, perclus d’arthrose, celle du coureur des bois qu’il avait été, passait son temps près de la cheminée, caressant ses chiens.

Lorsque je quittai mon hôte, ce jour là, je repensai à Anselme. Je peux même affirmer qu’il m’accompagnait dans l’auto qui me ramenait à Vannes. J’avais certes réuni les éléments d’une histoire. Un chasseur passionné de chiens, une paire de fusils, et cette gravure parsemée de roussures. Certains détails ne m’avaient pas échappé. Je pouvais même imaginer sa vie d’inspecteur des forêts. Mais des questions demeuraient. Pourquoi s’être intéressé aux chiens, aux setters en particulier?

Que savais je d’Anselme ? Sa passion pour les chiens, et pour les setters ! Je pouvais même affirmer qu’Anselme Grassal, amoureux des bois et de la chasse, s’intéressa très vite aux chiens. Non pas les anglos et chiens d’équipage, les maîtres de la forêt à cette époque mais le chien d’Oysel, celui décrit par Phoebus, dans le premier livre sur la chasse. Autrement dit, les chiens couchants, ces chiens qui s’aplatissaient en présence du gibier, les propres ancêtres de nos chiens d’arrêt, ce qui permettait aux chasseurs de lancer sur le gibier apeuré des filets. Mais je voulais en savoir plus.

Pourquoi entre 1860 et 1880, l’élevage du setter se développe en Angleterre au point d’essaimer dans des pays d’Europe dont la France ? Cet engouement pour les chiens ne pouvait qu’être lié à une profusion du gibier, et aussi à l’amélioration des fusils. L’amélioration des chiens d’arrêt est très étroitement lié à l’amélioration des armes. En effet, le système Anson est breveté en 1875. A cette époque, le fusil à percussion à deux canons connut un grand succès. Nul besoin d’une meute et de forcer l’animal. Ce fusil qui permettait de chasser seul était le symbole de la liberté. Ce fut une petite révolution car le chasseur acquérait une parfaite autonomie. L’individualisme était en route.

Mais le développement de la chasse individuelle n’a pu se faire qu’en accord avec des règles. C’est le droit, et d’abord le droit de chasser, longtemps réservé à une minorité, qui a permis à nos ancêtres de chasser. Il suffit de se reporter aux cahiers de doléances du tiers état en 1789. Il est donc possible d’affirmer que dans la deuxième partie du 19 IIème siècle furent réunies les conditions pour le développement de la chasse et des chiens.

Enfin, il ne faut pas mésestimer la facilité de déplacement offerte par le développement ferroviaire.

Si l’origine du chien d’arrêt a agité les spécialistes, il est acquis que l’initiateur de la race, telle que nous la connaissons aujourd’hui, fut Sir Edward Laverack. C’est lui, le premier, qui eut la volonté de fixer la race du setter. Laverack connut ce plaisir immense que celui de ne faire que chasser grâce à l’héritage d’un oncle. Imaginez le, chassant la grouse dans les Moors d’Ecosse ou la fameuse woodcock ! Laverack joua sur la consanguinité, au moins pendant les premières trente cinq années, après avoir acquis près du révérend Harrison deux chiots qui s’appelaient Ponto et Old Moll. Il fit des croisements, peut-être même avec d’autres races, qui aboutirent à un chien puissant, il voulait que ses chiens puissent chasser plusieurs jours, sans doute un peu éloigné des caractéristiques du setter que nous connaissons mais qui allait être le point de départ d’une race que tous les chasseurs du monde connaissent. L’apport de Laverack fut tel que les premiers setters furent appelés setters Laverack. Il fut ensuite imité par Purcell llewellin, l’autre grand nom du développement de la race du setter. Llewellin travailla sur la docilité des chiens, les chiens de Laverack étaient en effet très durs. Il contribua à cet engouement pour le setter dans la mesure ou il exporta des chiots jusqu’en Amérique. Il connut le

succès une fois qu’il eut acquis les chiots Dick et Dan près de Thomas Statter, dont je reparlerai. Ce fut le continuateur de l’œuvre de Laverack à tel point que celui-ci lui dédia son livre en 1872. Bel hommage !

Les jours passaient et je ne pouvais m’empêcher de penser à cette gravure. Je revoyais ces deux beaux chiens Prince Fred et Magic. Je les voyais courir dans les bois, puissants et déterminés. Je voyais Anselme leur apporter la gamelle, je l’entendais leur parler comme je parlais à mes propres chiens. La vie est drôle parfois ! Par cette visite professionnelle à Etel, je venais de faire un bond de cent ans en arrière. L’histoire engloutissait les hommes, avait englouti le brave Anselme qui dormait de son sommeil d’outre tombe pour se voir ressusciter par la magie de l’écriture et de quelques photos jaunies. Je ne remercierai jamais assez Tristan Grassal, l’arrière-petit-fils, qui n’avait que de vagues souvenirs, mais qu’il exprimait avec beaucoup de respect, et qui m’offrit le plaisir de rappeler aux amoureux des chiens l’existence de son ancêtre Anselme.

Je continuai mes recherches car je voulais en savoir plus sur Prince Fred. Comment Anselme avait pu entrer en possession de setters dans le format établi par Laverack ? D’où venaient les chiots ? Que s’était il passé entre 1879 l’année ou Ernest Bellecroix introduit en France les deux premiers setters et l’année 1888 l’année ou Anselme gagne le Fieltrial d’Esclimont ?

Je commençai alors à m’intéresser aux chiens et j’allai voir le pedigree du chien. Je vis alors que le père était Prince Max qui appartenait à Mr Thomas Statter, l’homme qui avait vendu Dick et Dan à qui vous savez. N’aurait il pas lui aussi mériter un peu de la gloire d’un Edward laverack ? La mère était d’ascendance inconnue mais portait le joli nom de Myrtle Bloom, qui signifie « myrte en fleurs ».

Comment Anselme avait-t-il pu se procurer un chiot issu des illustres Ponto et Old Moll, le couple fondateur de la race du setter ?

J’ai cherché et imaginé tous les scénarios. Un chiot issu d’une lice appartenant à Ernest Bellecroix, un voyage en France de Statter ?

La vérité est qu’Anselme, fou de chasse, voulait les meilleurs chiens et qu’il s’est rendu en Angleterre pour acheter près de Thomas Statter le chiot qu’il baptisa Prince Fred. C’est ce qui m’a été confirmé par le gestionnaire du compte facebook « English setters & pointers in hunting & trials » Franck-Tommy, ce merveilleux site où les photos en noir et blanc présentées vous font rêver, comme m’ont fait rêver les photos des « setters laverack » de l’inspecteur des eaux et forets Anselme Grassal.

Je vous parlais tout à l’heure de la beauté de ces oiseaux au long bec mais quel chasseur à la vue d’un beau setter coulant, avec cette attitude similaire aux grands félins de la création, n’a pas ressenti comme une émotion ? C’est beau, c’est limpide. Voir un setter courir sur la plaine, dans l’herbe haute, les soies au vent, m’a toujours ému. J’ai chassé à belle Ile, sur ce bout de terre entouré d’eau. Je devrais dire cette émeraude posée sur la mer. J’ai donc eu la chance extraordinaire de voir évoluer mes chiens à vue, de les voir

décrire ces grands cercles et s’immobilier parfois, quand la perdrix piétait sous le couvert. C’est des souvenirs pour une vie.

Je suis sûr qu’Anselme connut cette émotion mais il fut une personne exceptionnelle puisqu’il contribua à façonner cette race à part.

Je savais aussi qu’il me faudrait le quitter, mettre un terme en quelque sorte à notre petite aventure. Je le revis à Esclimont, ce matin de printemps, dans la plaine beauceronne, avec au loin les deux flèches de Chartres dans le jour qui se levait. Il était un peu fébrile. Il présentait deux chiens à ce tout nouveau concours, qui nous venait d’Angleterre. Il alla caresser Prince Fred, indifférent aux autres concurrents. Fier comme l’est un setter, ne connaissant que son patron. Au regard de son chien, il sut que ce serait une belle journée. Prince Fred n’avait jamais laisser passer un gibier. Dur au mal, endurant, c’était un compétiteur né. Et le petit matin de printemps sur les blés serait pour lui l’aube d’une grande aventure, celle d’un chasseur lorsqu’il sait qu’il a un chien exceptionnel.

Les jours passaient, et le terme approchait.

J’avais envisagé un moment de faire la vente, compte tenu de la confiance que m’accordait Mr Tristan Grassal. Mais faute de temps je dus abandonner mes ambitions et confier tous ces objets, les tableaux, toutes les merveilles de la vie d’Anselme au commissaire priseur. La vie a de ces raccourcis. Et je ne pus les accompagner, j’avais trop de peine.

Cette histoire aurait pu s’arrêter là. C’est vrai, qu’est ce que je pouvais, moi, Laurent Maljan, opposer à la volonté de vendre ces souvenirs ? Qu’est ce que ma passion pouvait venir faire dans cette histoire de succession ? Les héritiers voulaient légitimement se débarrasser de ces objets qui les encombraient. C’était ça la funeste vérité.

Après quelques jours, le commissaire priseur m’appela. Il voulait me voir, quelque chose à me montrer. J’y allai, c’est le travail qui importait.

Il me reçut avec sa courtoisie habituelle, trop heureux de cette collection qu’il allait vendre à l’encan. « Il voulait vous voir, il fallait attendre…tenez, regardez, il a laissé ça pour vous ! » Je levai la tête. Là, sur le bureau, dans la lumière du jour qui passait à travers les grilles, il y avait la gravure de Prince Fred et Magic, au garde à vous, ils m’attendaient. J’eus l’envie quelques secondes de les caresser, je les connaissais si bien.

« C’est pour vous, il tenait à vous la donner ! » me dit il. J’eus alors comme un émoi, un pincement. Prince Fred et Magic pour moi, pour toujours. Je me mis à sourire.

2019-11-23T15:44:29+00:00 novembre 23rd, 2019|Bretagne, Chasse|