On dit souvent qu’un chasseur n’aura qu’un bon chien dans sa vie.

C’est vrai pour les chasseurs au chien d’arrêt, c’est ce que je vais vous raconter aujourd’hui, parce que c’est ce que je connais le mieux,  mais tous les chasseurs ont en mémoire un chien qui les a plus particulièrement marqué.

Vous pouvez avoir de bons chiens, le genre de chien qui ne vous met pas la honte lorsque vous chassez avec vos amis, par exemple en se mettant au patron proprement, et en arrêtant de temps à autre. Vous pouvez aussi tomber sur un chien de chasse indépendant, celui que vous sifflez pendant des heures et qui revient à la fin de la partie. C’est plus compliqué, ça peut énerver. Et puis, c’est souvent une loterie, vous pouvez être le propriétaire de cet animal qui, à chaque sortie, par n’importe quelles conditions, même sur des terrains à priori ingrats, trouvera des bécasses, les arrêtera pleine course, le nez très haut, forçant l’admiration de vos camarades. Ce sont souvent des chiens, quel que fût leur race, qui, outre le fait d’être de redoutables quêteurs, se démarquent de leurs concurrents par une résistance physique exceptionnelle, une ténacité, une beauté hors du commun, avec bien sûr une grande passion pour la chasse. Car, et c’est la première règle, un grand chien aime plus la chasse que son maître.

J’ai eu un chien, qui s’appelait Orcade. Cette chienne, la dernière d’une portée, que j’avais récupérée au prix d’un subterfuge, en disant à ma femme que notre fille rêvait d’un chiot pour son anniversaire, fut exceptionnelle. Par ses qualités de chasseresse qu’elle ne daigna montrer qu’à l’âge de trois ans, ce qui est long pour un chasseur. Son apprentissage fut si pénible, puisqu’elle bourrait systématiquement le gibier arrêté par un autre chien, que j’étais sur le point de la vendre. Puis, un jour, je m’en souviendrai toute ma vie, cette chienne qui ne ressemblait à rien, c’était à Elven, sous les fameuses tours, se décida à chasser. Ce jour fut le commencement de belles aventures de chasse. Je peux même avouer que j’appris à chasser au contact de cette chienne. Mais Orcade, qui pouvait chasser trois jours d’affilée,  était une bagarreuse et ne supportait pas la concurrence. Elle était même capable de démolir la caisse dans laquelle vous l’aviez enfermée. Vous l’avez deviné, c’est la deuxième règle, les grands chiens ont un gros caractère.

Quand Orcade déclina, je fus très malheureux. Je voyais, de jour en jour, l’arthrose gagner ses membres antérieurs, et je ne pouvais imaginer un instant que cette chienne qui m’avait procuré tant de bonheur, qui m’avait tout appris, pourrait un jour devoir s’arrêter. Mais ce jour, ce maudit jour, arriva. Elle ne pouvait plus se lever, et je dus l’emmener pour un dernier voyage…

Parfois, dans les bois profonds du sud Morbihan, en novembre, à la fin de la journée, lorsque le soleil s’efface, j’entends une cloche, et je la reconnais entre toutes. C’est un son clair, puissant qui ne ressemble à aucun autre. Ce son peut s’arrêter, puis reprendre, comme une musique. Je ne cherche même pas à m’approcher, je sais que c’est un jeu entre elle et moi ; qu’elle fait ça pour me faire plaisir, pour que je me souvienne. Et c’est la troisième règle, vous vous souviendrez toujours d’un bon chien.