Il faut lire et relire le dernier roman d’Hemingway, remettre au goût du jour cet immense auteur, prix Nobel de littérature en 1954.
C’est l’histoire d’un vieil homme, quelque part dans le Gulf Stream, qui n’a rien pêché depuis quatre vingt quatre jours, et de son jeune ami Manolin, son apprenti, à qui ses parents ont interdit de suivre le vieux pêcheur.
Il décide alors de partir seul en quête de ce poisson qui mettra fin à sa malchance, et lui assurera de quoi manger.
Etant très loin en mer, les côtes ayant disparu, il prendra un poisson formidable, un marlin, avec lequel il va engager un combat de trois jours et trois nuits.
Le poisson vaincu sera arrimé au bateau mais, sur le chemin du retour, son sang s’étant répandu, il sera attaqué et dévoré par les requins. Il ne subsistera de cet exploit que cette queue immense en forme de faux, et ce rostre, cette épée formidable.
C’est l’histoire du combat de l’homme contre la nature, l’histoire d’une rédemption dans l’épreuve, dans une écriture dépouillée, avec beaucoup de références bibliques, chères à l’auteur, depuis son premier roman « le soleil se lève aussi ». Ce vieil homme, perdu dans l’océan, sans aucun repère, souffrira dans sa chair. Il connaitra le contact du bois de sa croix, le plat- bord du bateau ; il trébuchera de fatigue portant sur l’épaule sa voile enroulée au mât. Et le poisson n’est il pas le signe de ralliement des premiers chrétiens ?
On est très loin de « l’adieu aux armes », de « pour qui sonne le glas » les grands romans de l’auteur mais si peu. C’est toujours de mort, de combat, le soldat sur le front, le taureau dans l’arène, et cette lutte fratricide, puisqu’il appelle le poisson « son frère », « …tuer nos frères les poissons… », dont nous parle Hemingway, en affirmant que ce combat même transcende l’homme, le sauve.
Il n’y a pas de défaite, pas de victoire pour l’homme, dès lors qu’il s’est battu courageusement.
Après ce roman, Hemingway, qui a l’âge du vieux pêcheur Santiago, entrera dans ses dernières années, jusqu’à son suicide en 1961 à Ketchum, dans l’Idaho. On peut dire que ce court roman « le vieil homme et la mer », qui fait suite à la parution de « au delà du fleuve et sous les arbres » conspué par la critique, est à l’image de ce trophée exceptionnel, qu’Hemingway a voulu montrer à ses lecteurs qu’il était toujours le grand écrivain, qui marquera plusieurs générations.
Pêcheur ! Relis la nouvelle « sur l’eau bleue » où se trouve en germe l’histoire du vieil homme. Tu retrouveras ses sensations, le poids du poisson au bout de la ligne, la tension, et la solitude du marin. Tu retrouveras ton histoire, celle de la vie et de la mort, de l’inconnu des profondeurs, de ces montagnes de milliers de tonnes d’eau qui montent et descendent avec lenteur, solennité; tu connaitras l’exaltation de ferrer un beau et gros poisson. Tu sais ce que l’on dit, qu’il y a les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer…Pêcheur, quand ta ligne se tend, loin des côtes, pense au vieil homme sur sa barque, quelque part sur la grande bleue; pense à Hemingway, un peu de son esprit, t’accompagne.